L’ultime refuge: Prologue

Prologue  

15 janvier 1208 au premières heures du jour sur les bords du Petit Rhône.

Par cette froide matinée, la brume hivernale débordait du lit du Rhône. Des nappes épaisses se répandaient sur les rives du fleuve flottant comme des spectres. Le brouillard était tel que l’on ne pouvait distinguer les clochers de la cité Arlésienne pourtant toute proche. Une grande quiétude régnait. Seuls quelques passereaux pépiaient dans les arbustes environnants. Un corbeau dont la silhouette noire tranchait singulièrement avec le décor blanchâtre, s’arracha du sol dans un vol lourd. Ses ailes le portèrent jusqu’à la branche glacée d’un arbre mort qui céda sous son poids. Dans un croassement de dépit, il reprit son envol pour disparaître happé par le brouillard. La nature semblait figée, prisonnière d’un givre cristallin, telle une sculpture de glace que le moindre contact ferait voler en éclat.

Les piaillements cessèrent brusquement lorsque des sabots claquant sur le sol gelé se firent entendre. Une troupe de cavaliers s’approchait doucement dans le flou de la brume. Ils étaient trois ou quatre tout au plus. On pouvait entendre le cliquetis de leurs armes battant les flancs de leurs montures. Ils ralentirent l’allure et firent halte aux abords du fleuve, un panache blanc s’échappait des naseaux de leurs coursiers. L’un des cavaliers s’avança, scrutant la berge. Un homme d’une trentaine d’années revêtu d’une bure de moine surmontée d’une cape mit pied à terre, bientôt imité par son escorte. Il est vrai qu’il y a non loin d’ici un pont fait de bateaux qui permet habituellement de traverser le petit Rhône, mais la brume rendait l’approche incertaine. Le moine confia sa monture à l’un des soldats et s’approcha de la rive et contempla l’eau du fleuve qui s’écoulait paisiblement. Il était dans l’embarras, le voyage commençait mal s’il fallait s’arrêter continuellement pour ne pas rater l’embranchement vers le pont. Le moine lissa nerveusement les plis de sa bure blanche, signe de son appartenance à l’ordre des cisterciens.

Le front barré d’un pli, il ruminait encore son entrevue de la veille avec le comte de Toulouse. Le pape lui avait confié une mission qu’il comptait mener à bien, purifier le Midi des ennemis de l’Église, mais, le comte de Toulouse était un obstacle sur son chemin. Celui-ci refusait de signer la paix du pape, de lutter contre l’hérésie qui était pourtant une pestilence, une plaie qui gangrenait tout le Midi. Comment pouvait-il rejeter ainsi le vicaire du Christ ? Notre sainte Église était clairement menacée, il fallait revenir à Rome, avertir le Saint-Père. Sa Sainteté pourrait appuyer l’excommunication dont il venait de frapper le comte. Le comte ne sera plus aussi arrogant quand ses sujets se soulèveront et que la colère divine s’abattra. Alors que cette pensée l’apaisait suite à cette confrontation houleuse, il entendit des chevaux approcher sans les distinguer dans la brume épaisse. Probablement quelques coursiers chargés de transporter des missives importantes. La route menant vers Montpellier, sa ville natale, était très fréquentée, néanmoins ses compagnons nerveux se mirent sur le qui-vive. À cet instant dans la rivière derrière le moine bondit un formidable carnassier hors de l’eau tentant de saisir une proie quelconque. Il retomba dans un plongeon sonore détournant l’attention du moine quelques secondes.

Quand son regard se porta à nouveau sur les inconnus émergeant de la brume, il vit surgir quatre silhouettes fantomatiques l’arme au poing. Aucun des surcots qu’ils portaient ne permettaient de connaître leurs maisons ou leur affiliation à une quelconque cité. Soudain, à leur vue, les intrigants chargèrent, fonçant à toute allure dans leur direction, les sabots de leurs montures martelant le sol avec fracas. Les soldats de l’escorte du moine s’agitèrent en criant, mais déjà une première lance fusa. Elle dispersa un spectre brumeux dans son envol avant de transpercer un soldat bien réel de sa garde personnelle. Le moine resta béat, saisi de surprise, alors que dans sa charge un des assaillants renversa un autre membre de son groupe, le projetant au sol et l’embrocha avant qu’il ne se relève. Le dernier survivant de son escorte tenta héroïquement de désarçonner un des agresseurs, mais fut lui aussi abattu froidement. La terreur pétrifiait le moine, qui étaient ces démons, ces cavaliers de l’Apocalypse surgissant des profondeurs de cette brume infernale ? Oseraient-ils lever la main sur lui, l’envoyé du Pape !? Désormais, ils l’encerclaient et leurs chevaux s’agitaient nerveusement, une écume blanchâtre suintant sur leurs flans. L’un d’eux descendit de cheval et marcha vers lui. « Seigneur ayez pitié », pria intérieurement le religieux, « Je ne peux mourir comme cela, accordez moi votre grâce. Sans confession, je resterai damné parmi les damnés, l’œuvre que j’accomplis en ton nom Seigneur n’est pas achevée. » Mais face à lui, un homme armé d’une lance s’approchait avec détermination.
L’herbe gelée crissait sous ses pas et le sang perlait à la pointe de son instrument de mort. La panique s’empara du moine qui tenta désespérément de fuir. Il se retourna, il n’eut pas le temps de faire trois pas qu’il fut frappé dans le dos par une lance qui le transperça. Il vit jaillir avec horreur le fer hors de sa poitrine et le sang entacha sa bure immaculée.

Une souillure rouge sur sa robe blanche. Une souillure sanglante pour la chrétienté toute entière. Alors qu’il s’effondrait dans un râle, sa dernière pensée fut pour son Créateur, implorant sa miséricorde pour qu’il l’accueille auprès de lui au sein de la Jérusalem Céleste.
Le sang goutta sur l’herbe glacée, rompant le charme cristallin de cette froide matinée.

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