Le maître de « l'Outrenoir » fête ses 100 ans!

L’artiste en 2019

Le paysage artistique français est marqué, depuis de nombreuses années, par les polyptyques de Pierre SOULAGES. Le centenaire de l’artiste est l’occasion de multiples publications et de rétrospectives à Paris comme en province. Carcassonne Tours ne déroge pas à la règle: joyeux anniversaire Monsieur SOULAGES! Voici notre hommage, si modeste soit-il!

Mon expérience de guide-conférencière au Musée Fabre de Montpellier m’a permis d’observer longuement les œuvres de ce génie et d’en comprendre certain secret.

Loin de moi l’idée de concurrencer les biographes de ce peintre car son œuvre est vaste et sa carrière largement documentée. Dans cet article, j’évoquerai majoritairement une partie de son travail, la plus monumentale, la plus énigmatique également: son «Outrenoir»…. Cette couleur puissante, protéiforme, mouvante est devenue peu à peu une véritable technique. Depuis 1979, «l’Outrenoir» est presque l’unique mode d’expression de ce mastodonte de l’art contemporain.

Tout d’abord expliquons comment ce peintre en est venu à faire du noir sa couleur de prédilection.

Dans sa jeunesse, il était fasciné par l’art roman des abbayes de sa région. Cette expression franche et sobre est aussi l’apanage de l’art pariétal qui le fascine tout autant. Déjà une «expression» directe et efficace faisait écho en lui.

Une fois adulte, il fréquente les musées, il se voit fort attiré par la peinture moderne de Cézanne et de Picasso pour leurs travaux sur la construction picturale, mais, il est également fasciné par le clair-obscur des caravagesques tel que Zurbarán ou encore par le luminisme des peintres nordiques du XVIIème siècle. Le travail sur la lumière en peinture devient alors sa priorité.

Après la Seconde Guerre Mondiale, il débute des travaux réalisés avec du brou de noix, ce qui rapproche son œuvre de l’artisanat. En effet, ce colorant brun foncé est utilisé en ébénisterie pour teindre les bois. Soulages se classe lui-même comme un peintre proche du travail de l’artisan, il utilise des outils peu conventionnels et semi-industriels comme la brosse ou la spatule.

Après avoir participé à de nombreuses expositions collectives et individuelles dédiées à la peinture non-figurative, Soulages délaisse définitivement les autres couleurs. En effet, en 1979, le noir s’impose pleinement.

Afin d’illustrer notre propos sur l’Outre-noir prenons en exemple une œuvre des collections du Musée Fabre.

« Peinture, 324x181cm 17 mars 2005 »

Face à cette toile ou plutôt ces quatre panneaux assemblés, le premier choc est la monumentalité de l’œuvre. A croire que Soulages pense sa peinture comme une architecture. Son expression est architectonique. En fait, il construit une surface plus qu’un plan lisse car son travail met aussi en exergue le « non-peint ». L’alternance des jeux de matière parfois lissée, striée ou gravée profondément révèle une volonté de sculpter le noir. Là où la matière est, d’habitude, statique et frontale, le geste du peintre, grâce aux entailles pratiquées dans son épaisseur, la rend mouvante et profonde.C’est un art qui exprime toute l’intensité du geste créateur.

Le second point qui peut-être «perturbant» lorsqu’on admire un polyptyque de Soulages c’est le titre. Ici : « Peinture, 324x181cm 17 mars 2005 », ce titre est très «pratique » , vide de connotation figurative. Il dit ce qu’est l’objet, ses mensurations, sa date de création. C’est un titre utile à l’institution muséale afin de répertorier l’œuvre mais, avec ce choix le peintre n’oriente en rien votre interprétation.. Vous êtes libre d’y percevoir ce qui vous interpelle et l’artiste reste libre dans sa proposition picturale. Pour lui, la peinture fait la lumière sur notre rapport au monde. Ainsi, donner un titre trop orienté , trop connoté, serait une entrave à une lecture unique et personnelle de son art. C’est la peinture réduite à son essence la plus pure dénuée de représentation, de volonté messagère, c’est simplement le geste de peindre

L’autre interrogation qui s’impose est de savoir si ces quatre toiles sont réellement noires. La couleur employée par Soulages n’est ni uniforme ni monochrome mais protéiforme et polychromatique. Elle évolue en fonction de la lumière qui se pose sur la toile donnant naissance à des gris, des bleus foncés ou encore des bleus plus clairs. Venez observer une toile de Soulages exposée à la lumière naturelle à deux horaires différents de la journée et vous admirerez deux tableaux distincts. Ce sont les vibrations de la lumière qui donnent à l’Outrenoir toutes ses nuances. Le nom de cette «couleur » ou « technique » en est d’ailleurs la preuve. L’artiste désire dépasser le carcan de la couleur pour aller au-delà du noir. Cette peinture est vivante et le geste si répétitif soit-il ne produit jamais un effet similaire

Pour finir, rappelons que cet artiste et le prix de ses créations (en 2018, un de ses polyptyques s’est vendu 10,6 millions de dollars) font débat. Devant ses toiles nul n’est insensible ! Chacun y va de son commentaire, certains diront qu’ils sont capables d’en faire autant, d’autres seront subjugués. Dans tous les cas, la mission que s’était fixé Soulages est remplie, toucher l’observateur. C’est ce qui rend sa création si particulière et puissante à mon sens ! Soulages a la volonté de faire naître chez le spectateur une émotion unique et personnelle et non de retranscrire les siennes. Comme les visiteurs, je me permets de donner mon avis, si partial soit-il : Merci et bravo Monsieur SOULAGES pour votre étincelante mise en lumière du noir !

Pour aller plus loin, voici les expositions en cours sur l’œuvre de Pierre Soulages

A Paris :

  • Au Louvre, Aile Denon, Salon carré jusqu’au 9 mars 2020
  • Au Centre Pompidou, deux salles d’exposition, jusqu’au 9 mars 2020

En Province :

  • Au Musée Fabre de Montpellier (34), « Soulages à Montpellier » jusqu’au 19 janvier 2020 (probablement prolongée jusqu’en Mars). N’oubliez pas de visiter l’aile Soulages avec sa verrière.
  • Musée Soulages de Rodez (12) pour son fond permanent des 250 œuvres graphiques et picturales.

Texte par Anna pour Carcassonne tours

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